Personne dans une pièce

Un confinement…

Décembre

— Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? demanda Kirsten d’une toute petite voix. Je veux dire : comment allons-nous tenir le coup ? Si nous restons là à attendre que quelque chose se produise ou qu’un autre type vienne mourir devant les fenêtres, je crois que je vais devenir cinglée.

— Si nous voulons rester sains d’esprit, je crois qu’il va nous falloir tenter de vivre le plus normalement possible, aussi impensable que ça puisse nous paraître, lui répondit Satya après un long silence. Ce qui veut dire étudier, faire du sport, regarder des films, jouer aux échecs, se préparer de bons petits plats, ce genre de choses. Nous n’avons pas le choix. Sinon, nous allons finir par nous entretuer. Nous avons la chance que la maison soit grande, et qu’il soit possible à chacun de s’isoler lorsqu’il en ressentira le besoin. Nous n’avons pas le droit de nous laisser aller. Parce que si des personnes qu’on aime survivent, là dehors, elles auront besoin de nous quand tout sera terminé. Nous devons continuer pour elles. Nous le leur devons. Ce qu’elles vont subir sera beaucoup plus difficile que ce que nous, nous allons vivre. Nous sommes privilégiés en étant ici. Ce qui est arrivé ce matin était abominable, et se produira peut-être à nouveau, mais nous devons penser que nous, au moins, ne sommes pas entourés de milliers de personnes en train de mourir de la même façon que ce pauvre type. […]

Mars

Les semaines passaient, toutes plus longues les unes que les autres. Tout commençait à se brouiller dans leurs têtes, à se confondre. Ils avaient souvent du mal à se souvenir quel était le jour de la semaine. Leur rythme circadien était perturbé par l’enfermement et ils vivaient aussi bien le jour que la nuit, en silence la plupart du temps, chacun s’occupant de son côté. L’attente leur était intolérable. Ils étaient heureux d’avoir finalement échappé au virus, mais ne pas savoir quand tout cela se terminerait, ne pas avoir de date à laquelle se raccrocher, rajoutait à leur sentiment d’impuissance et de claustrophobie. Il leur était insupportable de constater que la fortune de quelques dizaines de personnes pouvait décider de l’avenir de l’humanité toute entière. Leur pouvoir donnait à ces personnes le loisir de faire absolument tout ce qu’elles désiraient, même supprimer les deux tiers des êtres humains de la planète, si cela leur chantait. […]

Lorsqu’il leur arrivait d’oublier ce qui se passait à l’extérieur, il leur suffisait de regarder du côté du rideau tiré, qui n’avait jamais été rouvert depuis le matin où cet homme était venu mourir devant leur fenêtre, et de penser à la tache de sang sur le vitrage, pour s’en souvenir brutalement. Personne n’était monté de la vallée pour voir s’ils étaient toujours vivants. Pourtant, la gendarmerie avait l’habitude de passer régulièrement, afin de vérifier que le système d’alarme du chalet fonctionnait toujours, à cause des œuvres d’art, et surtout en hiver, lorsque les chutes de neige perturbaient le réseau. C’était dire le chaos qui devait régner en bas.

Tous étaient de plus en plus nerveux et angoissés. L’enfermement les rendait irritables, et il n’était pas rare qu’ils se disputassent pour des broutilles. Ils agissaient machinalement, tels des êtres désincarnés, n’accomplissant plus les gestes du quotidien que par habitude. L’épuisement émotionnel dans lequel ils vivaient empêchait tout sentiment de s’exprimer.

Extrait de mon roman Oméga, Pandémie programmée

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